Fiche technique

Distribution
carré

Sacha Guitry (Le chevalier Valentin Le Huron de Blanchettière)
Marie Francey (Opportune)
Jean Gobet (Firmin)
Germaine Reuver (Philomène)
Lana Marconi (Leila)
Yannik Malloire (Léocadie)
Jacques Morel (Jean-Pierre)
Georges Bever (Modeste et l’abbée)
Marcel Pignol (Déménageur et André)
Louis Grethen (Déménageur et Albert)
Marcel Pérès (Le docteur)
Robert Mercier (Déménageur et Aboise)
Roger Poirier (Déménageur et Ansème)

Critique

Combat, le 04 avril 1953
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On sait que M. Sacha Guitry, tout court, M. Sacha Guitry, auteur, et M. Sacha Guitry, acteur, ont signé, pour la durée de leur triple existence terrestre, un pacte solide et durable : le troisième joue les pièces où le second nous parle du premier. Ils s’entendent fort bien. Généralement, M. Sacha Guitry, acteur, a pour partenaire principale la femme de M. Sacha Guitry tout court, qui a demandé à son bon camarade Sacha Guitry, auteur, d’écrire des pièces pour elle. Le public est d’ordinaire content : parce que M. Sacha Guitry, acteur, a du talent, M. Sacha Guitry, auteur, de l’esprit, parce que M. Sacha Guitry tout court est une personnalité bien parisienne dont il est amusant, d’entendre parler, parce que Mme Sacha Guitry, quelle quelle soit, est jolie, bien habillée, et finit toujours par se tirer très convenablement d’affaire sur une scène de théâtre.

Il s’agit de spectacles d’une nature un peu particulière, de petites fêtes de famille à peu près annuelles, où sont conviés les grands noms du Potin Mondain, où régnent un luxe de belle époque, une désinvolture un peu insolente et un cabotinage bon enfant- Justement, c’est par une fête de famille que commence la chronique guitréenne de cette année. Une fête de famille avec gâteau d’anniversaire aux bougies innombrables. M. Sacha Guitry est là, sur la scène, endormi dans un fauteuil, dans une tenue d’intérieur Somptueusement réactionnaire. Il n’est pas déguisé en un Talleyrand où l’on puisse reconnaître M. Sacha Guitry, ni en un écrivain célèbre en qui l’on puisse reconnaître M. Sacha Guitry, mais en un nonagénaire spirituel et redoutable, en qui il n’est pas tout à fait impossible de reconnaître M. Sacha Guitry, coquettement vieilli d’un quart de siècle, et encore fort vert.

Les parents sont là : un curé (il n’y a plus de pièces sans un membre du clergé), le fils du curé (ne sautons pas en l’air : le curé n’est devenu curé qu’une fois veuf, ce qui est tout à fait légitime, et ce qui permet au fils du curé d’appeler le curé papa, effet sûr) ; le fils en question, un ahuri qui a épouse une charmante .princesse birmane en sari vert (la princesse birmane est Mme Sacha Guitry, au théâtre Lana Marconi, et reparaîtra au deuxième acte avec une robe de grande couture, puis avec un autre sari aussi joli que le premier), et une bru provinciale assez déplaisante.

Ce sont les héritiers, et ils attendent l’héritage. Le vieux monsieur joue avec eux comme le chat avec la souris, leur propose de partager ses biens entre eux sans plus tarder, afin de voir s’allumer en eux rivalités et convoitises, et finalement, avec une férocité joviale, envoie tout le monde promener. La situation est tout à fait conventionnelle. Mais qui s’intéresse à la situation ? On est là pour entendre les bons mots de Sacha Guitry, et la façon dont il les dit, dont il les met en valeur sans avoir l’air d’y toucher. Il y en a presque autant que de bougies sur le gâteau. C’est un vrai régal : « Tu m’as dit ce compliment comme une vraie petite actrice, sans bien comprendre ce que tu disais-.. » Et la robe puce de la bru, à quoi il faudrait assortir un manteau cafard et un chapeau punaise, et le curé que son fils appelle mon père, parce que cela fait d’une pierre deux coups. C’est très amusant. Je dis très sérieusement que c’est très amusant.

Le deuxième acte commence par une trouvaille. L’arrière- petit fils, le mari de la jeune Birmane, est en train d’arranger a son goût la maison de son bisaïeul, à son goût, avec sièges en tubes d’acier, électricité, téléphone et radio. Survient sa femme, qui lui annonce que c’est elle qui a tué grand-père, en se donnant A lui : puisqu’il devait mourir, autant valait qu’il mourût agréablement. Jean-Pierre est naturellement un peu étonné. Il l’est plus encore, et sa femme aussi, quand le mort surgit, dans son linceul, déclare : « II faisait un froid dans ce cimetière », et se choisit un livre avant de retourner dans sa tombe. Des vers, naturellement. Tout s’explique. Ce n’était qu’un rêve. Leïla n’a pas tué M. Sacha Guitry nonagénaire dans son étreinte mortelle. Le vieillard est toujours vivant. Bien sûr, il va tomber malade- Mais ce ne sera qu’une alerte. Il sera guéri par la transfusion du sang de plusieurs membres de sa famille.

On ne nous laisse pas ignorer (voyez programme) que M. Sacha Guitry tout court fut lui-même malade et subit une transfusion du sang, il y a deux ans. M. Sacha Guitry acteur, ou son personnage, obtient de la transfusion de sang du deuxième acte une vitalité nouvelle, qu’il occupe à devenir amoureux de son arrière-bru et à s’interroger sur l’origine et la qualité de ce sang qui s’est incorporé au sien. Mais, par un effet paradoxal, cette même transfusion semble fatale à M. Sacha Guitry auteur, dont le troisième acte est nettement plus faible que les précédents. Cependant., il s’est acquis assez de crédit au cours des deux premiers tiers de la pièce pour que l’humeur des spectateurs ne s’assombrisse pas.

D’ailleurs on sait bien que M. Sacha Guitry se donne rarement la peine de finir une pièce avec autant de soin qu’il l’a commencée. Il écrit un acte, ou un acte et demi, ou à la rigueur deux actes, et puis cela commence à l’ennuyer, et il bâcle une fin quelconque. Il a assez travaillé, et c’est bien assez bon comme cela. Cette nonchalance fait partie de sa légende. II faut toujours faire honneur à sa légende. Marie Francey, Jean Gobet, Germaine Reuver, Jacques Morel, Georges Bever, Marcel Pérès, et naturellement l’éclatante Lana Marconi devenue Birmane jouenf « Palsambleu » assez bien pour satisfaire les spectateurs sans jamais détourner trop longtemps son attention de celui à qui elle appartient de droit.

Thierry Maulnier, Combat, le 4 avril 1953